Dès que j’ai eu l’âge de la conscience de la famille et, de façon plus large, de la société j’ai ressenti ce besoin d’y trouver ma place. Pour être plus précis je devrais plutôt parler de « mes places » pour chaque sphère que j’ai traversée, pour chaque cercle que j’ai abordé.

Au final la question se pose assez tôt et pas forcément dans la famille au premier abord. Dans une famille, selon le nombre de personnes qui la compose, il y a l’ordre des générations et l’ordre chronologique même si l’on souhaite souvent que cela fût autrement. Pourtant c’est un fait en soi que l’on ne remet pas, dans l’immédiat, en question. Non, la première question se pose à l’école, au milieu de ces joyeux et innocents petits êtres humains, pâles copies inconscientes de leurs géniteurs et que l’on nomme gaiement « camarades ».

Or, ces petits êtres, ont déjà leur personnalité qui se forge à tâtons et chacun y expérimente une place : le leader parfois despotique mais qui canalise les autres et donne le ton des jeux ; le petit rigolo qui se complait à ne rien prendre au sérieux et tire sa reconnaissance des rires des autres ; « l’intello » voire le donneur de leçon, si studieux et appliqué qu’il peut déranger les autres ; le souffre-douleur qui pour X raisons semble appeler les coups et les brimades et ne s’en défend pas. Cette liste est loin d’être exhaustive et s’il me fallait être plus précis, je pourrai dire qu’un intello peut être marrant ou souffre-douleur et parfois même les deux.

Dans la cour d’école on entrevoit et on intègre des codes, on apprend, on subit, on s’illumine ou on suffoque. Parfois la même étiquette nous poursuit… parfois elle évolue et se mue, selon les années, en quelque chose de plus confortable et posé ou en quelque chose de cauchemardesque et bancale. Lorsque tout est calme on peut à loisir déguster ces fastes années de doux bonheurs et, au contraire, lorsque le cauchemar se fait notre quotidien, on compte les jours tel un prisonnier qui ne peut que rêver à cette lumière abstraite au bout d’un tunnel théorique. On peut se laisser abattre, on peut fuir dans les études et les livres, on peut même changer la donne et s’inventer dans ce que l’on aspire à être. La victime peut se faire bourreau, le drôle peut s’effacer tel un fantôme… Le groupe dans son ensemble, dans cette terrible entité peut nous élever ou nous broyer selon le bon plaisir de sa dynamique écrasante.

Toujours est-il que cet univers est force d’échantillon de vies bien différentes de la nôtre et que l’on peut y entrevoir que « chez les autres c’est bizarre » pour dire que ce n’est pas comme à la maison, comme cette maison qui est notre norme et où chaque habitude et chaque parole sonne la Vérité.

On peut alors rejeter en bloc ce panel effrayant et disparate ou l’on peut remettre en question son foyer, jalouser, envier ce petit bout de paradis dont les autres font étalage et ignorer toutes les peines et les heurts derrière la façade.

Le jugement se fait très tôt comme s’il y avait là une pulsion primitive qui nous pousserait à jauger autrui et à l’étiqueter selon nos bons principes de vie, ceux de nos parents qui sont nôtres, intrinsèquement. Sans cette aptitude au jugement précoce, y aurait-il ces différentes places ?

Pour ma part j’ai été un petit bourreau qui juge les autres et pense ne faire que « réveiller ces personnes toutes ramollies et faibles », je me disais alors que c’était là une bonne leçon afin qu’elles apprennent à se défendre. J’ai aussi été la petite drôle qui amuse son entourage, qui connait des blagues et des sketches et qui conte ses petits récits de la vie, tragiques avec un ton souvent burlesque. J’ai également été souffre-douleur… je n’ai pas eu de coups, non, mais j’ai eu droit aux jeux de rejet et aux moqueries. J’ai été un fantôme n’aspirant qu’à se fondre dans la masse et qui, une fois fondu, ne désire qu’une chose : être reconnu ! Et tout au long de ces périples, comme en fond sonore, j’ai longtemps été qualifiée « d’intello ». Aucun mérite là-dedans, juste des facilités et des aptitudes gâchées par cette « réussite scolaire » qui est bien trop surestimée au regard des efforts à fournir par la suite pour trouver « sa place » dans la société des adultes. Peut-être y reviendrai-je plus tard.

On aime souvent qualifier ces êtres humains miniatures d’innocents ou bien de cruels. J’entends ces qualificatifs déclinés à toutes les sauces et au final… je crois que l’on se trompe de termes. Je ne vois aucune innocence ni même de la cruauté dans ces jeux d’enfants. J’y vois, entre autres, de l’imitation, de l’expérimentation afin de comprendre ce qu’ils sont et ce qu’est le monde qui les entoure. Je préfère qualifier cela, dans son ensemble, de « naïveté ».

En grandissant, d’autres valeurs viennent s’agréger et il se forme des groupes où l’apparence y prend une place plus importante… l’attitude fait la différence, la mode donne le ton et s’applique aussi bien aux vêtements, qu’aux gouts ou qu’aux termes. De ce dont je me rappelle, ces valeurs se sont ajoutées vers la période du collège pour s’affirmer et se renforcer jusqu’en terminale.

L’Adolescence fait irruption, les hormones s’emmêlent et de cet amalgame les filles et les garçons forment des castes qui, entre ces deux groupes, n’ont plus vraiment les mêmes rapports. Les comportements se modifient, une révolution s’invite en chaque individu et entre certains. Des adolescents se révèlent dans l’action, d’autres dans une forme tout aussi passionnée bien que passive. On affiche un genre, on revendique une identité, on se défend des étiquettes tout en éclairant les stéréotypes et…

On remet en cause sa place dans la famille.

Le choc des générations se décline aussi bien en guerre froide qu’ouverte. On rejette, on recherche. On se réapproprie l’histoire pour mieux la modifier. On questionne à nouveau les limites et on se met en quête et en fuite d’une sortie où pourra émerger l’Adulte.

Ce va et vient de recherche éperdue et de fuite peut durer bien longtemps et, pendant tout ce temps, ce que l’on tente de trouver c’est nous-même et notre place.

Comment se place-t-on dans sa famille lorsque l’on devient peu à peu adulte ? Quelle place nous faisons nous dans cette société ou quelle place nous laisse-t-elle habiter ? Et lorsque les premiers émois d’un amour qui dure nous avale, quelle place nous est accordée dans sa famille et dans son groupe d’amis ?

Mon adolescence a remis en question ma place, elle était sans dessus-dessous. Je me sentais étrangère dans ma famille et avec mes amis. Je sentais que tout allait changer, que les choses avanceraient de plus en plus vite et j’ai eu peur de voir tous ces changements ébranler mon quotidien. Lorsque j’ai eu mon bac, je suis partie à l’autre bout de la France. Les gens qui m’entouraient étaient tristes et en même temps impressionnés de voir que, bravement, je quittais le cocon pour tracer ma route. J’avais l’air décidée, sûre de moi mais je savais au fond que je fuyais. C’était effrayant mais cela l’était bien moins que de rester.

J’ai erré dans les « études supérieures » pour me laisser le temps de me trouver et je croyais alors qu’au bout de ces années j’aurai une place en adéquation avec mes choix. En effet…

Je me suis noyée dans un amour dévorant en espérant y trouver de nouveaux repères et dans sa vie, et dans sa famille et avec ses amis. D’une certaine façon, ce fut le cas…

Dans tous les cas, ce n’était pas chez moi, ce n’était pas ma place et je ne m’y reconnaissais pas. Et lorsque je suis revenue, je ne me suis pas plus trouvée là.

Il m’a fallu de nombreuses années pour me sentir évoluer « comme il le faut » dans une société où l’appartenance me semble si importante. Les places que l’on recherche se font avec force de patience et de temps. Trouver sa place dans sa famille avec ce que l’on devient ça se travaille, même quand la porte et la communication ont toujours été ouvertes.

Il m’a fallu une nouvelle histoire d’amour, bien plus censée, construite et y trouver ma place à ses côtés et la sienne aux miens. J’étais lasse et effrayée de devoir tout recommencer : apprendre à connaitre une nouvelle personne, ses amis et sa famille. Leur histoire, leurs habitudes et me poser à nouveau cette question de ma place dans sa vie et dans celle de son entourage. Il y a eu là aussi un travail de patience, d’observation d’abord et d’expression de soi par la suite.

On en arrive à une phase de notre vie où certaines positions sont trouvées, sur le plan personnel avant tout et où la position professionnelle reste une grande énigme.

Quant à la société, apprendre à travailler c’est apprendre quelle est sa place parmi les autres. C’est en tout cas mon sentiment. Le travail que l’on fait, les aspirations que l’on a… « Où vous voyez vous dans cinq ans »… Comment y répondre lorsque l’on ne sait pas, alors, où l’on se trouve ? Comment broder sur un avenir hypothétique lorsque l’on est privé des bases les plus élémentaires et qui se trouvent être « une place quelque part » ?

Comme j’aurai aimé leur dire à tous ces gens qui se figurent qu’il est facile de se projeter dans un avenir professionnel qu’il m’eut fallu connaitre un travail, une situation quelque part sur une durée plus importante que quelques mois ou même d’un an pour savoir, déjà, comment je me vois à l’heure actuelle !

Pendant toute ma scolarité le corps enseignant nous a vendu le fait que lorsque nous aurions l’âge d’être dans la « vie active », la génération du « baby-boom » serait alors à la retraite et que, ô chanceux que nous sommes, nous aurions à la fin de nos études une place ! Ah ! Fumisterie ! Cette année le nombre de chômeurs bat tous les records. Qu’ils sont drôles tous ces gens bien-pensants qui nous rabâchaient que nous aurions une place voire même en or ! Et nous n’en demandions pas tant.

Je me souviens d’une fois, au lycée où j’avais demandé un rendez-vous avec une Conseillère d’Orientation. J’attendais ce rendez-vous comme l’on s’approche du Saint Graal, comme si, en sortant de cet entretien constructif et étayé j’allais avoir une piste, une idée pour savoir quoi faire de ma vie. Je n’ai eu, de cette brève entrevue, qu’une gentille phrase « avec vos résultats scolaires vous pouvez faire ce que vous voulez ». J’étais là tout aussi bien avancée que le lièvre derrière la tortue. Dans une époque qui refuse de regarder sur le long terme, avec le recul, cela ne m’étonne pas mais je pense au gâchis que cela cause lorsqu’aveuglément le système scolaire se base sur des résultats et non sur des efforts, sur des longues études bien souvent inutiles et où l’on dénigre des cursus non seulement professionnalisant mais qui peuvent également offrir des débouchés.

 

Ainsi, nous avons derrière nous des études à rallonge qui pour la plupart ne valent pas grand-chose et devant nous des portes closes pour cause d’un pas assez d’expérience.

Et superbe, nous avons derrière nous la tranquillité de l’enfance, les tumultes de l’adolescence et devant nous le statut d’adulte tant vénéré et fantasmatique.

Depuis un long moment je me trouve là, dans un entre deux obscur où, en attendant, je ne suis plus étudiante ni même adolescente et pas encore expérimentée ni vraiment adulte.