L’être, hagard et seul, contemple le temps, recroquevillé sur lui-même. Le temps qui passe à sa portée est bien loin d’être identique à celui des autres. Cet être, chétif et seul, noyé au cœur de son univers, contemple le temps qui s’écoule pour les autres. Il les regarde et s’interroge. Il se demande ce qui peut bien presser tout le monde à chaque instant. Il se demande comment ils peuvent en arriver à n’avoir jamais le temps de rien. Il a devant lui bien trop de temps qu’il utilise comme l’envie lui prend. Il s’adonne à ses passions, il nourrit son petit monde. Dans sa bulle, le calme l’étreint et tout semble y avoir un rythme serein.

 

Il y a de l’incompréhension entre lui et les autres. Une barrière qui semble injustifiée et bien trop palpable. Ce rempart entre eux n’est pas naturel mais pourtant terriblement humain. Ce que les gens ne comprennent pas, ce qui ne fait pas partie de leurs références et de leurs normes, sont écartés de leur champ de perception. Ils ne veulent ni voir ni entendre. Et si cela reste en travers de leur chemin, cela peut nourrir des haines féroces, des rejets qui leur semblent vitaux.

 

Cet être n’est pas éthéré… c’est un être humain, un homme capable d’action, de sentiments et de pensées. Il semble posé là, tranquille et insouciant, goutant à la vie comme si c’était un beau présent. Il semble dans les nuages, accommodant, comme regardant les choses du bon côté.

 

Mais pour ceux qui courent après le temps, il a l’air inactif, perdu dans des nuages chimériques. Il n’a pas les pieds sur terre et, quelques soient les moyens utilisés, toute communication en devient malaisée. Cela les irrite, les agace et nourrit abondamment cette muraille d’incompréhension.

 

Et si ces personnes prenaient du recul et mettaient de la perspective dans leurs perceptions ? Verraient-ils en lui quelque souffrance ? Verraient-ils, dans cet homme, une once de compréhension ?

 

Il en devient une entité à part entière… d’inconnus, de mystère. Il se fait alors l’écho de ces choses qui dérangent et se terrent en chaque être humain. Certains en éprouvent une rage si intense qu’il en devient vital de l’enterrer au plus profond de leur conscience. Il en découle de l’indifférence affichée, usée jusqu’à la moelle afin de ne plus y penser.

 

Que voit-il, lorsqu’assis parmi ces gens, sa présence s’efface lentement ? Que ressent-il, lorsque leurs conversations fusent de toute part et ne prennent pas la peine d’étendre un espace jusqu’à lui ? Et lorsque l’on se figure qu’ils se retrouvent là, tous ensemble pour lui, autour de lui et qu’il ne semble pas y prendre place… que reste-t-il de son essence, de ses pensées ?

 

Ces gens sont-ils jaloux de ce temps dont il peut à loisir disposer ? Sont-ils craintifs de remarquer que d’autres voies sont possibles en ce bas monde ? Et si cela avait plutôt trait à cette solitude qui semble auréoler autour de lui ? Cette solitude qui effraie tant que les gens se persuadent qu’elle ne les visite jamais.

 

Et pourtant elle est là, en chacun d’eux. Froide ou ardente, tortionnaire ou guérisseuse… Comment pourraient-ils haïr ou rejeter cette entité immatérielle et si changeante ? Si ce n’est en la transposant sur un être fait de chair et de sang, dont le cœur battant fait s’écouler le temps auprès de cette sombre inconnue.

 

Le recul m’est interdit, banni de mon usage au sujet de cet être. Penser à prendre du recul en devient une brulure qui jamais ne guérit et qui s’entête à me rappeler que je veux fuir. Du coin de l’œil je l’aperçois. Ma conscience sait qu’il est là, pas très loin… aux aguets, en attente d’attention et d’échanges. Ses attitudes, ses espoirs nourrissent mes murailles. Il en découle de la haine et du rejet et, du haut de mes remparts me rejoint cette rengaine de culpabilité.

 

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