Tout au creux de mon corps palpitait ce désir de chair lancinant. J’avais besoin de sexe, de ce moment unique où je sentais, dès la première pénétration, ce souffle vital qui m’emplissait entièrement. Durant ces quelques secondes de satisfaction éphémère, je me sentais vivante. La brièveté de ces instants me laissait un goût amer et asséchait mes larmes. Je me contentais de me perdre dans l’oubli, dans une quête aussi vaine que stérile. Je me noyais dans la multitude, attendant que l’on me dépossède de moi-même ne serait-ce qu’un temps… Ne serait-ce que pour quelques miettes de plaisir. Prisonnière de cette addiction, je me sentais rarement comblée et repoussais, à chaque fois, les frontières de mes phantasmes. J’enfouissais dans mon être cette rage inassouvie, laissant émerger tout mon dégoût. Je sortais pour que l’on me pénètre, m’évadais pour que l’on m’enchaîne à des corps. J’errais. Vide et Indifférente. Mon âme au loin j’abandonnais mon identité, me fuyais pour ne pas contempler ma déchéance.

De débauche en désillusion l’ange se fane, le regard devient terne.

Nauséeuse… Jubilant dans ce mal-être, les yeux dans le vague… je ne voyais plus rien. Mes ailes s’étaient brûlées au moment où mon corps tentait de se libérer. Tout retour me semblait alors exclu et je m’étais condamnée à l’amertume d’une jouissance bien trop brève - pour peu que je l’atteigne.

Je me vengeais d’un homme qui m’avait rejetée, je me vengeais d’un corps qui m’avait trahie…

Il m’arrivait de les croiser, Lui et son Bonheur, Lui et sa Nouvelle Vie. Cela faisait presque trois ans que nous n’étions plus unis et lorsqu’il m’apercevait, un voile obscurcissait ses yeux, ses mâchoires se serraient… Nous nous connaissions si bien ! Même s’il détournait le regard, je sentais ses pensées dériver vers un autre temps, une époque où j’avais encore ma place. A elle seule il offrait la seule chose qui m’était refusée… C’était pour elle que son cœur soupirait, pour elle que ses yeux s’illuminaient… Il me fallait fuir ! Fuir au plus vite… Fuir au plus loin… Fuir avant que ces souvenirs ne reviennent me transpercer le cœur. Il fallait que mon corps prenne le relai ! Qu’il enraye cette douleur…

Je n’ai jamais su lui dire… Lui dire qu’il avait encore mon cœur palpitant, écorché entre ses doigts, que mon corps n’avait jamais compté pour lui et que c’était la seule chose qui me restait. Au début de notre histoire, pourtant, un équilibre semblait exister, je croyais naïvement qu’il m’aimait entièrement. C’était avant que le quotidien dégrade nos liens, à une époque où mes sentiments pour lui et ma raison me servaient de soupape. Lorsque le temps continua sa course immuable… Lentement… Progressivement… Insidieusement… Son désir utopique déclina.

Et de ma frustration naquit ma colère… Je suis Fureur ! Je suis Haine !

J’avais beau savoir, me le répéter… Il me fallait être sûre et lui prouver que d’autres hommes sauraient apprécier, savourer mon corps déprécié ! Que d’autres seraient capables de ressentir du désir pour moi ! A cœur perdu, je partis m’enivrer de la chair d’un homme et… cela fut grandiose ! Libérateur ! Je me sentais à nouveau vivante et convoitée ! Et pendant que ma chair vibrait de plaisir, mon cœur se déchirait à son souvenir, à sa trahison… A la perte de cet amour dans l’affranchissement des corps. Je pouvais à loisir contempler les débris de tout ce que nous avions construit. Face à mes idéaux disloqués, je m’enfonçais dans une routine de sexes à usage unique. Ainsi je m’emmitouflais dans l’ennui et la solitude comme l’on revêt cette bonne vieille veste délavée dont le tissu élimé nous rappelle le confort d’un foyer perdu.

Alors… Pourquoi se soucier de l’image du corps ?

Je multipliais les conquêtes masculines, ne prenant même plus le temps de jouer la carte de la soumission candide ; ils étaient mes proies croyant naïvement que j’étais leur jouet, présents et à ma disposition pour assouvir mes pulsions. Bizarrement, certains tentaient de s’accrocher à moi, attirés par ma souffrance, affublés de cette tendance suicidaire – comme une mode qui prolifère –, m’attachant à leurs problèmes, sans se soucier de moi ou de ma vie. Ils voulaient m’utiliser comme Bouée de Sauvetage alors que j’étais un radeau à la dérive… Presque encore humaine… Du moins, en apparence ! Et je jouais le jeu, médusée, abrutie, comme devant un programme télé que l’on critique allègrement sans pouvoir en détourner les yeux. Je m’y employais un temps, emmagasinant les données, détectant leurs failles, prête à faire suinter le pus de leur cœur ! Alors la Bouée se crevait dans un sifflement strident ! Tout mon être hurlait, enchaîné aux problèmes des autres, je m’y noyais ! Je me muais en Bombe à Retardement, prête à exploser, prête à les mettre en pièces jusqu’à me repaître de leurs peines. J’implosais, les achevais, les poignardais de mes mots… acérés ! La queue entre les jambes, ils s’enfuyaient, bien heureux que la porte claque derrière eux !

Comment survivre sous ce ciel oppressant ?

Malgré les aléas de la vie, il me restait encore quelques amies que je voyais à l’occasion. Nos relations respectives nous ayant éloignées, nos retrouvailles s’étaient faites au travers des douleurs que nous avions chacune connues. Nous organisions des petites soirées dehors, chez l’une ou chez l’autre et parfois nous partions « loin de tout ça »… pour un soir, un week end ou plusieurs jours avec l’espoir que cela ne finisse jamais. Ensemble nous sortions de notre quotidien en nous lançant des défis puérils afin d’échapper à nos propres « étiquettes ». La plus timide devenait celle qui gueule le plus fort et qui va à la rencontre des inconnus… La plus délurée devenait celle qui protège et arrondit les angles en cas de débordements. Au final, chaque rôle pouvait être investi et chacun se répartissait naturellement. Cela aurait pu être idyllique mais prenait fin à chaque retour ; nous reprenions nos valises pour nous engluer à nouveau dans le quotidien.

Une soirée se préparait… une soirée regroupant des amis, des amis d’amis et ainsi de suite. Je ne me sentais pas d’humeur festive mais, un de mes amants ayant annulé nos plans ce même soir, je m’y rendis sans trop savoir à quoi m’attendre. Malgré mon apathie je souhaitais me détendre et me changer les idées en retrouvant d’anciennes connaissances, en me réappropriant le rire et cette sensation de bien-être qui accompagne, en général, les bonnes soirées. J’aspirais à pouvoir déconnecter mon esprit et m’enfuir de moi-même, ne serait-ce qu’un temps.

J’arrivai ainsi sur le lieu du rendez-vous et fis le tour des visages connus. Il me semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis la dernière fois que je les avais vus. Alors que mes amis avaient retissé entre eux la toile de leurs complicités, je m’étais contentée d’histoires brèves, sans grand intérêt ni lendemain. J’en profitais donc pour discuter avec les uns et les autres, pour « rattraper le temps perdu » avec certains en échangeant les banalités coutumières. Je papillonnais d’une discussion à une autre et j’avais un peu de mal à me « remettre dans le bain ».

Au cours de la soirée, pourtant, mon regard s’attarda sur une simple silhouette, gracieuse, un peu pulpeuse, assez attirante… Mais lorsque je vis son visage, j’eus l’impression d’une vision qui m’immergea en plein rêve. Toute pensée, toute parole m’abandonna et je sentis le rythme de mon cœur s’accélérer… Cet organe que je pensais éteint à jamais revenait à la vie devant cette apparition... Mon seul souhait, ne pas me réveiller. Surtout pas !

L’ange s’éveille dans ce ciel lointain où les éclaircies semblent à portée de main…

Lorsque l’une de mes amies nous présenta, nos regards ne se contentèrent pas de « se croiser » car une fois qu’ils établirent le contact, ils ne voulurent pas l’abandonner. Cette personne me souriait… D’une façon resplendissante… D’une façon angélique dans ce moment presque parfait où toute vision périphérique s’estompe. Nous bafouillâmes quelques salutations. Je tentai vainement de reprendre mes esprits, de reprendre le cours de la soirée… D’éloigner cette sensation qui menaçait mes remparts…

Je ne pouvais pas lutter face aux traits de son visage qui invitaient aux caresses, à la douceur de ses lèvres qui ne demandait qu’à être savourée. Incapable de résister à son corps qui, orné de ses courbes sensuelles, était une promesse pour des délices sans fin. Face à ce tableau irrésistible, mon cœur m’exhortait à s’arracher de ma poitrine, à sortir pour la rejoindre, pour se lover entre ses bras, pour battre enfin à l’unisson en son sein.

Nos regards ne se quittèrent pas de la soirée par d’incessants petits coups d’œil furtifs alors que nous nous rapprochions… en toute discrétion. Je buvais mais cette rencontre m’enivrait déjà… pas assez pour ne plus comprendre, juste suffisamment pour ne plus réfléchir et se donner un peu de courage.

L’éclaircie se fait aveuglante, les sens s’embrouillent… entêtants.

Les yeux fermés, je me mis à danser, à m’abandonner entièrement à la musique. Une vanne s’ouvrait lentement en moi, laissant échapper mes déceptions et mes rancunes tandis que chaque mouvement de mon corps se calquait sur la rythmique des notes des chansons qui se succédaient dans mon être. « Even Angels Fall » des Crüxshadows, commençait à résonner à mes oreilles et j’étais prête à en perdre la tête…

Je rouvris les yeux, subjuguée par l’émotion des violons, les siens, à nouveau illuminèrent ma vision, à quelques centimètres de moi… un déferlement de sensations s’abattit sur mon âme… Ce doux moment m’entrainait dangereusement vers une réalité qui échappait à tout contrôle. La musique et sa présence altéraient ma raison.

Elisa s’approcha de moi et je la laissai venir, n’osant faire un seul pas, retenant tant bien que mal les tremblements de mon corps, mon cœur était à bout de souffle prêt à rendre les armes. Mon esprit se noyait, débordé par le flot des évènements. Je ne souhaitais qu’une chose, pouvoir m’accorder le droit de me laisser aller… Nous dansâmes doucement, enlacées, guidées par la musique jusqu’à la fin de la soirée.

Une fois celle-ci terminée, je l’emmenai chez moi. Quand la porte fut fermée, nos lèvres s’unirent, pour la première fois. Nous étions blotties l’une contre l’autre dans un cocon, loin des regards des gens et de tout jugement. Deux êtres seuls et libres de s’abandonner. Elle découvrit mon appartement, un lieu empli de sensualité, un antre de volupté invitant aux rencontres charnelles, à l’effusion des corps… Nous nous installâmes sur d’énormes coussins qui jonchaient le sol, après que je nous eus servi du vin et mis de la musique en fond… rythmant la musicalité des mots de ces premiers instants.

Nous passâmes le reste de la nuit ainsi, à parler de nous, de nos vies… Découvrant nos blessures et nos joies, les hasards désarmants, les prises de conscience et les fuites qui avaient forgé nos existences. Elisa me contait son histoire et ses peines, les personnes qui avaient marqué sa vie, les femmes dont elle avait été follement amoureuse et qui s’étaient jouées d’elle. Je vibrais à l’écoute de son récit, en savourais chaque mot, me délectais de renaître dans ses bras. Toutes deux grisées par l’alcool, d’avoir trouvé celle avec qui Partager, nos yeux brillants d’envie, nous nous rendîmes dans ma chambre où la douce senteur de l’encens embaumait l’air.

Pour la première fois depuis des années, je ne pensais plus à la nécessité du sexe, je contemplais Elisa comme si c’était un être précieux, un alter ego rassurant, me renvoyant un reflet où l’espoir est permis. Dans la fraicheur de l’aube naissante, nues sous les draps, je la serrais dans mes bras et me sentais enfin comme une personne à part entière et non plus un simple corps à usage unique. Le contact était bien différent de tout ce que j’avais pu connaître, les caresses plus intimes et… honnêtes…

Nous nous endormîmes, nos corps formant un cocon chaleureux éloignant la solitude, cette triste compagne si fidèle depuis tant d’années… Nous pouvions enfin respirer ! Nos battements de cœur, étaient une berceuse qui, l’instant d’une nuit, d’une rencontre entre deux vies, apaisait nos douleurs.

Ce simple moment échangé adoucit les cieux, rendant à nouveau possible mon envolée…

Je regarde mon passé, et j’en souris… de ma jeunesse, de mes déboires… Mes expériences passées m’apprennent que ce que j’avais partagé avec Lui était de la complicité et non de l’amour. Je comprends enfin que vivre avec une personne c’est un tout où le compromis n’inclut pas le déni d’une partie de soi. Me perdre dans le sexe était le moyen de me déconstruire et ma rencontre avec Elisa a été ma chrysalide, un moment charnière métamorphosant ma vie. De cette connexion, unissant deux âmes perdues, a émergé une profonde amitié.

A présent, je sors, je profite de la musique, de danser… je m’enthousiasme dans la rencontre avec les autres, dans l’échange de points de vue. Mon cœur n’a pas éclaté en mille morceaux et il ne s’est pas éparpillé au grès du temps comme je le craignais… Il s’est reconstruit peu à peu… allant jusqu’à se développer et s’ouvrir aux autres. Je ne me sens plus déchue.

Il m’arrive encore de trébucher mais je suis prête à m’élever au-delà de toute considération humaine, au-dessus de cet océan nuageux, là où voguent les sentiments pouvant nous faire vibrer.

 

(Silya, 2005, 2012-2013)